Un Reaper est-il plus cher qu’un F-16 ?

La question « Faut-il acheter un Reaper ? » qui avait déjà enflammé les débats en France, continue de faire polémique entre industriels, militaires et même entre experts outre-Atlantique.

En mars 2012, Winslow Wheeler, Directeur du projet de réforme militaire au Pentagone, écrivait sur le site Time Magazine’s Battleland qu’un drone MQ-9 était financièrement moins rentable qu’un avion d’attaque au sol type F-16 ou A-10. L’affirmation a fait bondir James Hasik, expert en stratégie et en sécurité militaro-industriel industriel, qui s’est empressé de démontrer le contraire sur son blog.

« Quand une analyse est si mauvaise je me sens obligé de la commenter. Peut-être suis-je poussé à défendre l’honneur de ceux qui ont construit et acheté l’arme [drone] en question, ou peut-être suis-je simplement consterné de voir que n’importe qui peut publier des choses fausses. Je fais évidemment allusion à la récente série d’articles de Winslow Wheeler sur le drone MQ-9 Reaper, publiés sur le site Web du Project On Government Oversight (POGO), dans la revue trimestrielle Common Defense Quarterly, et s. Le titre de l’article donne le ton: « MQ-9 Reaper: Revolutionary… Or Routine? ».

James Hasik

Qu’est-ce qui ne va pas dans ce travail ? L’étude de Wheeler est censé être une comparaison des coûts du MQ-9 face au F-16 et au A-10, avec un verdict très défavorable pour le drone, mais il ne parvient pas à suivre les normes de base de l’analyse financière. Donc si vous avez acheté ce type de plateforme, vous en tirer des conclusions erronées sur les capacités des trois aéronefs, et ce pour quoi ils sont destinés.

Je ne reviendrai pas sur l’affirmation de Wheeler disant qu’un Cessna serait moins coûteux à exploiter qu’un Reaper en patrouille frontalière. Sa preuve (plutôt facile) me semble raisonnable. On notera cependant que le prédécesseur du Reaper, le Predator, a connu un formidable développement, passant à une moyenne altitude de reconnaissance aérienne de la Bosnie. Ce qui est essentiel dans toute comparaison du Reaper avec un aéronef piloté est que les Reaper sont destinés à la patrouille aérienne de combat (PAC), une surveillance constante, et lorsque cela est justifié, l’attaque au sol. Pendant tout ce temps, la vocation du drone est de garder les équipages hors de danger.

L’argument de Wheeler est le suivant : un F-16C nécessite un coût annuel de fonctionnement de 4,8 millions de dollars, un A-10C coûte 5,5 millions de dollars, mais le vol de quatre MQ-9 coûte 20,4 millions de dollars. De plus, les MQ-9 ont un taux de perte plus élevé, et nécessitent plus de personnels pour fonctionner. Comme ils n’ont pas une capacité de défense valable contre les autres aéronefs, seul un idiot pourrait les acheter.

Malheureusement pour les gens de chez POGO qui viennent d’être embauchés, et pour les médias qui continuent à les publier, il n’y a rien de vrai dans leur propos. Ces derniers semblent d’ailleurs intentionnellement trompeurs. Une comparaison des coûts réels serait donc plus judicieuse.

Winslow Wheeler

L’analyse de Wheeler commence de façon un peu louche, quand il calcule le prix d’un Reaper à 30,2 millions de dollars. Il ne s’agit pas là du coût historique ou actuel d’un Reaper, mais du prix moyen d’un Reaper défini par l’US Air Force depuis une décennie. Comme l’article semble comparer le coût réel actuel d’un MQ-9 de l’USAF au coût réel d’un F-16 Block 52 de l’USAF, nous devrions utiliser les prix actuels.

Depuis le début du programme, l’USAF a investit 340,8 millions de dollars en Recherche et Développement et 2,11 milliards de dollars pour l’aéronef lui-même. Ce qui correspond juste à 21,09 millions de dollars par avion, y compris l’équipement en terrain et frais de développement capitalisés. Comme le Reaper est livré avec un programme spécifique de financement et de construction, les fonds MILCON (47,2 millions de dollars),  je divise le financement de l’ensemble du programme MILCON  par les 399 aéronefs Reaper prévus, soit une moyenne de 0,39 millions de dollars chacun. Dans l’ensemble, on obtient juste 22,48 millions de dollars par avion, soit un peu moins que prévu par Wheeler.

Pour le prix du F-16, Wheeler cite le témoignage d’un général de l’US Air Force au Congrès fixant le prix à 55 millions de dollars, mais sans le support (comme si celui-ci n’était pas nécessaire). Dans une négociation récente avec l’Armée de l’Air irakienne, nous savons que Lockheed Martin propose la vente de F-16 Block 52 (plus certains équipements annexes) pour seulement 47 millions de dollars. La vente comprend des modèles F-16-C (monoplace) et F-16-D (biplaces), soit une moyenne approximative pour les Block 52. Il est difficile de dire exactement quel prix l’USAF pourrait négocier pour son propre avion, mais on peut supposer qu’il ne serait pas radicalement moins cher.

Ainsi, nous trouvons que le prix d’achat d’un MQ-9, (avec l’équipement au sol associé) est de 22,5 millions de dollars, soit la moitié du prix d’un F-16 Block 52 (47 millions de dollars). Mais Wheeler choisit bizarrement de comparer le coût de quatre MQ-9 à celui d’un seul F-16, laissant penser que quatre drones sont aussi efficaces qu’un seul avion de chasse (F-16) ou qu’un seul avion d’attaque au sol (A-10 Thunderbolt II Warthog). »

Notre avis

Démontrer qu’un drone est moins cher qu’un avion de combat est sans doute instructif sur le plan comptable mais James Hasik a raison de placer la comparaison sur le terrain de la finalité. Peut-on honnêtement comparer un MQ-9 à un F-16 ? L’un est destiné à planer au-dessus d’une zone 24h/24 pour faire de la vidéo-surveillance, et éventuellement lâcher quelques missiles (sans risquer la vie d’un pilote), et l’autre est opéré pour éliminer d’autres avions et/ou bombarder des cibles. Certes, un Reaper nécessite toute une infrastructure (satellite, radar au sol, cockpit) assez coûteuse mais le développement d’un avion de combat, sa maintenance, la vie du pilote et sa formation sont également très coûteux. Enfin, une plateforme aérienne n’est pas conçue seulement pour être rentable mais pour être efficace et remplir son cahier des charges. De même qu’un « bon pilote » dans l’armée n’est pas un type qui sait mieux piloter que les autres, mais qui accomplit sa mission. Le drone s’inscrit dans cette logique : faire ce qu’on lui demande.

Peut-on comparer un drone Reaper à un F-16 ?

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Total des votes: 1 023

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3 pensées sur “Un Reaper est-il plus cher qu’un F-16 ?

  • 27 juin 2012 à 17 h 26 min
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    Comparer un drone a un F16 revient a comparer un zodiac a un porte avion! A chacun son role! Et les materiels de guerre ne sont pas la pour etre rentable, leur role est de detruire et d’etre detruit, c’est tout!

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  • 28 juin 2012 à 16 h 05 min
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    Au contraire la comparaison Reaper-F16 peut s’avérer pertinente! Bien sur pas au niveau du vecteur mais plutôt au niveau de la mission à effectuer.
    En effet si pour effectuer la même mission (à savoir surveillance et tir de missile air-sol) le f16 revient moins cher qu’un reaper il y’a de quoi se poser des questions…

    Après bien sûr l’avantage considérable du drone est sa capacité à éviter la mise en danger de la vie des pilotes. Cependant un autre avantage mis en avant était leur coût censé être moindre, ce qui s’avère être plutôt faut à l’achat et à l’usage… Quand on voit le prix d’un Harfang et leur disponibilité plutôt basse! (même si les stations sol nécessaires ajoutent au prix final j’en convient).

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  • 25 août 2012 à 2 h 58 min
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    Personnellement je pense qu’on peut les comparer, mais en prenant en compte la totalité des faits.
    cout/ avantage technologique obtenu/ sécurité des pilotes/ mission/ autonomie/ …

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