Libye : "Il n’y a plus d’avions au-dessus du champ de bataille."

Dans une interview publiée dans Guerres & Histoire n°2, l’historien israélien Martin van Creveld explique pourquoi les frappes aériennes de l’OTAN sont inefficaces en Libye. Extrait.

Les progrès technologiques ont été considérables. Un avion aujourd’hui peut frapper une cible avec une précision sans égale et pratiquement impunément.

Sans doute, mais pour quels résultats ? Pendant la Seconde Guerre mondiale, un chasseur accomplissait six à huit missions par jour, parce qu’il se trouvait à 10-15 minutes du front. L’aérodrome, à l’époque, était une simple prairie. Les pilotes logeaient dans des tentes, s’asseyaient sur des chaises pliantes. Aujourd’hui, les bases coûtent des milliards de dollars et se trouvent à des distances très éloignées du front. Imaginez que les Britanniques bombardent la Libye depuis l’Angleterre, à 2500 km. Les avions restent 11 heures en l’air, avec ravitaillement en vol. Et le rythme est passé à une mission toutes les 48 heures. Le résultat est qu’il n’y a plus d’avions au-dessus du champ de bataille. Or, c’est ça qui est important.

En 1943, on pouvait espérer un soutien aérien en 30 minutes. Aujourd’hui en Libye, il faut compter deux jours ! Quant au discours sur l’innovation et la performance technologique, c’est du bullshit (connerie). La vérité c’est que les progrès ont considérablement diminué dans le domaine de l’aviation depuis les années 1970. Pendant la Grande Guerre, on sortait une nouvelle génération d’avions tous les six mois. En 1939-1945, Messerschmitt 109 et Spitfire ont connu neuf versions différentes avec des moteurs passant de 1000 à plus de 2000 chevaux, la vitesse de 500 à plus de 700 km/h… Maintenant, développer un avion demande une génération humaine ! Bien sûr, ce ralentissement est dû au fait qu’il n’y a plus de guerres, alors qu’en 1914-1918, 30% des avions étaient perdus tous les mois. Il n’empêche que c’est un signe.

Martin van Creveld annonce également le déclin de l’avion de supériorité aérienne dans son dernier ouvrage The Age of Airpower (éditions Public Affairs, 25 euros). Selon lui, le ciel appartiendra désormais aux drones, qui ont su retrouver la formule gagnante de la Seconde Guerre mondiale : simplicité d’emploi et faible coût garantissant l’omniprésence au-dessus du champ de bataille. Le trait est peut-être exagéré.

Ce débat suscite aussi la passion chez les journalistes. Dans son éditorial du dernier Science & Vie dédié à l’aviation, François Lassagne se réjouit du retour de l’avion de combat sur le théâtre libyen : « Aujourd’hui, les honneurs reviennent aux redoutables chevaliers du ciel. Avec la guerre en Libye, la preuve est à nouveau faite qu’on ne peut compter sans eux. » De notre point de vue, c’est tout le contraire qui se produit. Si la France n’a pas déployé des drones de combat aux côtés du Rafale c’est pour la bonne raison qu’elle n’en possède aucun. La guerre en Libye a confirmé notre faiblesse en matière de drones armés qui seraient bien utiles dans une guerre asymétrique où la force aérienne de l’adversaire est réduite à néant*. Les États-Unis, eux, ont envoyé leur Predator, notamment pour soutenir les frappes aériennes françaises parfois inefficaces. A ce titre, malgré toute la puissance de feu du Rafale, les forces de Kadhafi ne sont toujours pas vaincues ce qui a motivé l’envoi d’hélicoptères Tigre et Gazelle pour se « rapprocher des cibles ». En Afghanistan, au Soudan et en Somalie les UCAV américains sont régulièrement utilisés pour éliminer des chefs terroristes, sans parler des drones furtifs de reconnaissance dont les prototypes se développent à grande vitesse. Cela ne signifie pas que le drone va remplacer intégralement l’avion de combat en toute occasion, mais cela confirme son intégration massive dans les missions d’interopérabilité. Et ce n’est qu’un début…

* Lire aussi l’article de Jean-Dominique Merchet sur Secret Défense

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